Samedi 12 septembre 2009
6
12
/09
/2009
20:26
Avant d'aborder ce point d'actualité sous l'angle économique, il importe, nous semble-t-il, de rappeler sommairement en quoi consiste la mission d'un opérateur de marché (
trader).
L'opérateur de marché peut être amené à se spécialiser, pour le compte de l'établissement qu'il représente, dans l'une des trois fonctions suivantes:
- l'arbitrage (1);
- la spéculation (2);
- la couverture (3).
(1) L'abitrage.
L'arbitrage est l'opération par laquelle un opérateur de marché (nommé
arbitragiste) tente de réaliser un profit en jouant sur les différences de cotation susceptibles de survenir pour un même titre ou un même bien sur des marchés financiers distincts.
Par exemple, supposons qu' 1$ soit coté 0,70€ à New York, et que sur ce même marché financier, 1 £ soit cotée 1,15€. On en déduit par un simple produit en croix que le change cohérent de la £ par
rapport au $ est de 1£ pour 1,64$.
Or, sur le marché londonien, notre opérateur de marché découvre que la livre sterling £ est en fait cotée 1,70$.
Supposons à présent que l'arbitragiste ait à sa disposition 100 000$. Ni une ni deux, il convertit sur le marché new-yorkais ses 100 000$ en 70 000€, eux-même convertis sur ce même marché en 60
800£ qu'il transfère aussitôt à Londres pour convertir les convertir une dernière fois... en dollars. Or, à la bourse londonienne, le taux de change étant de 1£ pour 1,64$, ces 60 800£ se
transforment en 103 360$. Soit un gain de 3 360$.
(2) La spéculation.
Lorsque l'opérateur de marché anticipe une variation du cours d'un des supports financiers (titres ou matières premières) dont il a la charge, il recourt à des transactions, à court terme,
d'achat et de vente du support ou procède à des achats-ventes d'
options dont le support sert de
sous-jacent, afin d'en tirer un profit.
Imaginons que l'opérateur de marché anticipe une hausse du prix de l'or à la suite d'une crise financière (ce qui est usuel car l'or sert souvent de valeur refuge lorsque la conjoncture est
défavorable). A la date t, il constate que le prix de l'or est de 15€ le gramme. Il anticipe une hausse en t+1 et décide, de ce fait, d'acheter 1kg d'or. En t+1, supposons que le cours de l'or se
soit effectivement élevé à 20€ le gramme. Les anticipations de l'opérateur se sont alors évélées opportunes et fructueuses. En revandant son kilo d'or à 20€, il dégage un bénéfice de 5000€.
Il est également possible de spéculer à la baisse. Imaginons cette fois que les médias se

font l'écho de rumeurs de guerre civile en Côte d'Ivoire. L'opérateur de marché spécialisé sur les matières premières anticipera une baisse du prix de la tonne de cacao. Il peut alors acheter
simultanément, plusieurs tonnes de cacao, ainsi qu' une
option de vente qui lui ouvrira le droit de
vendre ses tonnes de cacao à une date t+1, sur le fondement d'un prix de vente avoisinant généralement le prix de marché en t, moyennant le versement d'une prime. Si le prix de la
tonne de cacao baisse effectivement en t+1, il exercera son option de vente, c'est-à-dire qu'il demandera à vendre le cacao dont il est détenteur au prix convenu contractuellement. Ce prix
contractuel étant supérieur au prix actuel, il en retire aussitôt un bénéfice... sans qu'aucune tonne de cacao ne lui ait été livrée!
(3) La couverture (hedging).
Producteur de coton, votre récolte sera prête dans un mois, mais vous craignez une baisse des cours pendant ce laps de temps, cette baisse entraînant une réduction significative de votre
chiffre d'affaires susceptible de mettre en péril votre entreprise. Vous souhaitez donc vous couvrir contre un risque de fluctuation du prix du coton. Il est donc judicieux pour vous de signer un
contrat à terme, c'est-à-dire un contrat qui prévoit, en contrepartie du paiement immédiat d'une prime, que dans un mois vous vendrez votre coton au prix contractuellement défini aujourd'hui.
L'opérateur de marché spécialisé dans les opérations de couverture (hedger), qui aura des anticipations contraires aux vôtres, sera disposé à conclure un contrat à terme avec vous
(sachant que la prime qu'il vous fera payer sera calculée en fonction du risque qu'il encourt.)
Au terme des 30 jours, vous êtes en mesure de vendre votre production de coton au prix préalablement arrêté. Si le prix de marché est en fait plus élevé, l'opérateur de marché vous achète votre
coton au prix défini dans le contrat à terme et le revend aussitôt sur le marché, réalisant ainsi un profit immédiat.
Cette présentation simplifie largement la réalité du quotidien d'un opérateur de marché, mais donne, je l'espère, une bonne idée de ses missions générales.
Les bonus des opérateurs de marché.
Revenons à l'actualité et à la question de la rémunération des traders.
Les opérateurs de marché sont salariés d'une banque, et à ce titre perçoivent un salaire fixe. Chaque jour, l'opérateur de marché connaît sa performance, inscrite sur un tableau qui rappelle son
P&L (Profits and Losses), c'est-à-dire les profits ou les pertes qu'il occasionne pour sa banque. Une fois par an, un bilan est dressé de l'ensemble de ses P&L journaliers. En
février, l'opérateur de marché touche alors un bonus, supplément salarial qui est censé être proportionnel aux bénéfices mis en évidence par son P&L. (Des considérations de hiérarchie et
d'ancienneté entrent également en jeu dans le calcul de ces bonus, car il s'agit de fidéliser les salariés et d'éviter qu'ils n'aillent exercer leurs talents dans une banque concurrente.) Ce
bonus peut être versé en liquidités ou bien en actions.
La banque BNP-Paribas a fait scandale en provisionnant les comptes de sa filiale d'investissement (CIB, Corporate and Investment Banking), en juillet 2009, pour un montant de 1 milliard d'euros
de plus que l'an dernier (soit 3,237 milliards d'euros au total). Or, l'Etat avait accordé un prêt à cette banque de 5,1 milliards d'euros à la suite de la crise financière pour en assurer la
pérennité.
Quelles réflexions économiques pouvons-nous tirer de cet événement?
* Introduire une part variable dans la rémunération d'un salarié est un moyen de l'inciter à servir au mieux les intérêts de son entreprise et d'accroître sa propre
productivité. Protégé par un contrat à durée indéterminée et sécurisé par un salaire fixe, le salarié peut être tenté de "tirer au flanc." Cette désinvolture sera d'autant plus importante que les
supérieurs hiérarchiques peinent à contrôler au quotidien l'activité du salarié, sachant par ailleurs que ce contrôle est coûteux pour l'entreprise. On parle alors d'aléa moral. L'employé
tire un avantage de l'asymétrie d'information qui existe entre son supérieur et lui, sachant qu'il est seul à connaître sa véritable productivité. Le bonus, pour l'actionnaire des banques,
est alors un moyen d'inciter l'opérateur de marché à travailler dans leur intérêt sans que la banque ne soit tenue de mettre en oeuvre des mesures de surveillance systématique de l'activité de
ses salariés.
* En venant en aide aux banques alors qu'elles avaient pris des risques excessifs, l'Etat favorise l'émergence d'une nouvelle forme d'aléa moral. Les banques
estimant que les Etats ou les institutions internationales (comme la Banque Centrale Européenne par exemple) sont désormais disposés à aider le système bancaire lorsque celui-ci est
fragilisé par une crise (ils font donc office de prêteur en dernier ressort), elles n'ont pas intérêt à réduire leurs risques comme le préconisent pourtant les Etats membres du G20
(sachant que l'espérance de gain est toujours corrélée aux risques encourus.) En laissant entendre que les opérateurs de marché vont jouir d'importants bonus en février prochain, on ne les incite
pas à prendre des positions moins risquées. L'auto-régulation serait alors un voeu pieux sur les marchés financiers...
Faut-il alors supprimer les bonus?
Cette position, défendue par un seul pays, serait délicate à défendre, pour deux raisons:
- en supprimant les bonus en France, les banques nationales risqueraient de perdre en compétitivité, les opérateurs de marché les plus talentueux étant encouragés à travailler à
l'étranger;
- d'un point de vue comptable, les bonus permettent par ailleurs d'ajuster la masse salariale en fonction des résultats. Augmenter la part fixe des bonus conduirait à dégrader les
indicteurs de solvabilité des banques nationales.